Javier Milei, un discours sous IRM
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En Argentine, La Nación s’inscrit dans une nouvelle génération d’enquêtes qui traitent la parole politique comme un matériau quantifiable et visualisable. En 2024, une IA suit les émotions des candidats pendant le débat présidentiel, en croisant voix, texte et expressions faciales.

En 2025, l’équipe s’appuie à nouveau sur des outils d’intelligence artificielle pour passer au crible un an de discours du président argentin Javier Milei : 89 heures, 739 000 mots, plus de 4 000 insultes. Ce long format met au jour un récit obsédé par la presse et « l’establishment », nourri d’hyperboles, de réécritures du passé et de promesses de grandeur héroïque.

Les journalistes découpent ces discours en neuf grandes familles :  le sauveur d’une catastrophe ; insultes et disqualifications ; les bons, les mauvais… et Cristina ; une mission religieuse ; l’obsession de la presse ; propos anti-État et tronçonneuse ; l’art de l’hyperbole ; le règlement de comptes ; la bataille culturelle et en proposent un inventaire de datavisualisations qui cartographie la fabrication d’un nouveau « sens commun ».

Ce décorticage du langage présidentiel donne à voir la logocratie décrite par le politologue Clément Viktorovitch : un régime où le pouvoir ne s’exerce plus seulement par l’action, mais par la maîtrise des mots et des récits. Dans cette ère de post-vérité, l’enquête de La Nación agit comme un révélateur : elle rend visibles les ressorts d’un discours qui façonne le réel.

Une mécanique que pointe aussi Asma Mhalla dans Cyberpunk, le nouveau système totalitaire (Seuil, 208 p., 19 €) : à force de répétitions, le mensonge n’a plus besoin d’être cru ; il épuise simplement notre capacité à discerner le vrai du faux.

La philosophe politique Hannah Arendt y voyait déjà le risque ultime : qu’un peuple privé de repères perde non seulement le pouvoir de juger, mais aussi celui d’agir.

 Article écrit par Anita Dembinski, publié dans le magazine Brief, Mars 2026